Mosaik ou la revanche d'un anxieux

14/1/2022
entraide santé mentale
Mohamed Hasnaoui
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Le jour où tout a commencé

Un jour lambda, dans un lycée lambda, dans la vie d’un lycéen en terminale lambda. 

Cet après-midi là, tout avait commencé normalement, comme tous les jours de ma vie. Bien sûr, j’ai connu jusque là des hauts, des bas, des réussites, des échecs, des surprises, des galères, et ainsi de suite. Comme tout le monde.
Mais cet après-midi là, je ne savais pas encore que c’était le premier jour d’un nouveau chapitre, un chapitre sombre, de ma vie. 

15h. Le TP de chimie commence.

Un TP de chimie un peu spécial, car, contrairement à son habitude, notre prof nous prévient que nous sommes sur le point de manipuler des produits un peu plus dangereux que d’habitude, qui peuvent causer des effets secondaires, notamment respiratoires. Pour la première fois, nous devons nous équiper de masques et de lunettes, et effectuer toutes les opérations sous hotte. Je me mets en action, après avoir respecté toutes les consignes de sécurité. Tout se passe bien au début, on se marre entre amis, les vannes fusent avec notre look de savants fous. Le temps passait, on notait nos résultats, tout se passait bien. 

Soudain, je remarque une petite gêne respiratoire.

Légère, quasiment imperceptible, un petit chatouillement au fond de la gorge qui fait que je commence à tousser un peu pour me sentir mieux. Ce n’était qu’une remarque sans importance que je me faisais. Petit à petit, toute mon attention se porte sur ma respiration, toutes mes pensées s’orientent vers l’analyse de ce mécanisme pourtant naturel dont on ne prête jamais attention en temps normal. Pourtant, après quelques minutes, mon cerveau est en surchauffe, les pensées négatives jaillissent dans tous les sens, les symptômes physiques sont plus présents.

Respiration quasiment bloquée. Tachycardie. Détresse émotionnelle. Je suis convaincu que je suis sur le point de mourir. Ça se termine aux urgences.

Je viens de vivre ma première attaque de panique à 17 ans.


La main dans l’engrenage et la descente en enfer

Vous l’aurez sûrement compris, si j’écris cet article aujourd’hui, c’est que ça ne s’est pas arrêté là. Malheureusement pour moi car la suite n’était pas drôle (et heureusement pour vous car il y a plus à lire :p).

Au début, on tente de trouver une explication rationnelle à ce qui nous arrive, une explication simple. J’ai des vertiges ? C’est sûrement un problème d’oreille interne. J’ai constamment mal au ventre ? Très probablement un dysfonctionnement du système digestif. Des tachycardies ? Allons voir du côté du cœur. Après cet épisode, j’ai passé toute une batterie de tests. IRM du cerveau (la machine où t’as l’impression d’être en plein tournage du prochain Star Wars). Echographie cardiaque. Analyses sanguines. Un vrai rat de laboratoire. J’ai passé l’été de mes 17 ans à chercher une origine organique à mon problème, que je n’ai bien évidemment pas trouvée.

Sans le savoir, cette expérience venait de déclencher un changement profond dans les mécanismes inconscients de gestion interne de mon anxiété. Ma tranquillité d’esprit d’antan n’a jamais été la même depuis ce jour. Je vivais avec la peur de revivre cette expérience, et commençais à ressentir des symptômes physiques et émotionnels inquiétants à plusieurs reprises.

Puis, c’est devenu handicapant tous les jours, jusqu’au point où ma première année en classe prépa scientifique après ma terminale n’était pas marquée par la difficulté notoire du cursus, mais davantage, et de très loin, par mes problèmes de santé. Lorsque vous passez tous les cours en apnée, avec une tachycardie, et avec des pensées qui retentissent dans tous les sens dans votre cerveau, en étant convaincu que vous êtes en train de faire une crise cardiaque ou un AVC, alors que vous devez en parallèle comprendre ce que donne la dérivée partielle d’une fonction dont la formule tient sur toute une ligne, vous vous retrouvez perpétuellement dans un équilibre instable qui menace de se rompre à tout moment. Et bien entendu, tout cela en tentant de ne rien montrer en surface aux gens extérieurs, sinon c’est moins drôle.

Autant dire que j’ai vécu des moments pas marrants à cette époque, chaque jour passé était un combat à livrer. Naturellement, cet état ne pouvait durer et j’ai vite cherché à me faire aider. Et là encore, le moins que l’on puisse dire, est que les choses ne se sont pas avérées simples. 


Un chemin sinueux et mouvementé pour rechercher de l’aide

Lorsqu’on se retrouve avec ce genre de symptômes, on n’a aucune idée de ce qui nous arrive au début. Nous ne sommes pas ou que trop peu sensibilisés aux problèmes de santé mentale à l'adolescence, et pour peu que nos parents ne le soient pas non plus, on tombe dans le flou le plus total lorsque ça nous tombe dessus. Alors, on recherche des causes organiques, en vain, pour retomber dans ce qu’on maitrise le plus, et les professionnels de santé nous réorientent rapidement vers des causes psychologiques. Souvent, cette réorientation se fait d’ailleurs de manière abrupte et frivole, “ce sont les nerfs, vous devriez consulter, ça va passer”, soulignant le peu d’importance accordée à ces problématiques.

Et c’est là que le deuxième combat commence. Le long combat de la recherche du bon suivi psychologique ou psychiatrique selon les cas. Un combat que l’on n’est pas censé mener en tant que patients, un combat qui ne devrait pas nous prendre autant d’énergie qu’il n’en demande actuellement, un combat qui ne devrait tout simplement pas exister. Ou dit autrement, c’est comme si vous touchiez le fond du gouffre, qu’on vous tendait une échelle, mais que cette échelle vous arrive abondamment huilée, avec une longueur trop courte, et des échelons manquants. Et je n’exagère qu’à moitié malheureusement.

Pour vous l’illustrer autrement, prenons le cas concret d’une utilisatrice dont on a eu écho récemment chez Mosaik. La personne en question développe un trouble panique. Ou dit avec des mots plus simples que vous n’aurez pas de mal à vous représenter : cette personne a régulièrement l’impression que sa vie est en danger, ressent des douleurs physiques intenses et est en détresse psychologique fréquemment.

Elle en parle à son médecin traitant, qui lui prescrit de manière presque automatique des médicaments. Sans soutien moral quelconque. Elle insiste. Il lui répond de prendre contact avec son Centre Médico Psychologique le plus proche. Rendez-vous obtenu en une semaine, qui s’avère n’être qu’un pré-rendez-vous, et qui se conclut par “désolé, aucune disponibilité dans les prochains mois” ! Elle n’en revient pas. Elle contacte un psychologue libéral. On l’informe que cela lui coûtera 60 euros par séance, qu’elle ne peut malheureusement pas se permettre. Elle tente alors de prendre rendez-vous chez un psychiatre sur doctolib. Aucun psychiatre n'est disponible sur internet dans les prochains jours. Elle en appelle 30 au téléphone pour insister. Elle obtient un rendez-vous dans 2 jours, qui s’avère être un échec. “Oh c’est rien, ça va s’arranger” qu’elle entend, tout en remplissant une nouvelle ordonnance. 13 min pour plus de 100€. Plusieurs mois plus tard, elle tombe sur un second psychiatre avec une démarche qui lui convient davantage et la situation s’arrange petit à petit.


Résumons : plusieurs mois de galère, pour une personne en détresse totale, avec une souffrance physique importante. Elle aurait pu tenter de se rendre en hôpital psychiatrique. Mais là encore, aucune assurance d’avoir une place, certains patients en arrivent même à menacer de se suicider pour faire pression tant il est compliqué d’y rentrer d’après certains témoignages que l’on a reçus.


Des dizaines de millions de personnes souffrent, avec peu de solutions pour s’en sortir

Pourtant, cette personne est loin d’être seule à vivre ce qu’elle vit. Ce sont plus de 12 millions de français qui souffrent de troubles anxieux ou de dépression en France, et cette situation ne fait malheureusement qu’empirer avec le contexte sanitaire actuel. Comprenons-nous bien. Nous ne parlons pas d’individus qui ont le cœur qui accélère un peu avant de rentrer en devoir surveillé de mathématiques. Nous parlons bien de plus de 12 millions d’individus avec une pathologie, ou, pour utiliser un autre mot, une maladie, en situation de détresse émotionnelle.

Pour autant, la croissance des solutions d’aide ne suit pas la même courbe, et elles restent aujourd’hui insuffisantes en nombre et en moyens. Le taux de prise en charge des personnes avec une pathologie mentale ne se situe qu’entre 40% et 60% en France. Par ailleurs, le suivi en ambulatoire, majoritaire dans la prise en charge des troubles légers à modérés, ne répond pas toujours aux attentes du patient. Les plaintes remontées sont multiples, on peut les structurer en trois catégories.

D’abord, la forme du suivi ne convient pas toujours, ce qui est d’autant plus difficile à admettre étant donné les progrès technologiques réalisés dans d'autres secteurs de la santé. La santé mentale est l’un des rares secteurs en France qui n’a pas bénéficié d’un progrès lié aux apports de la technologie, alors même que c’est le cas dans les pays anglo-saxons. Par exemple, il est fréquent que des thérapeutes demandent à leurs patients d’effectuer des exercices avec une feuille et un stylo et de les rapporter avec eux à la séance d’après. Autre exemple : dans la plupart des cas, aucun suivi de l'état du patient n'est effectué entre les séances. Il n’y a plus qu’à espérer que le patient n’ait pas une mémoire défaillante pour raconter ce qu’il s’est passé depuis sa dernière consultation. Dernier exemple : il est difficile d'être pris en charge immédiatement, il est souvent nécessaire d'attendre plusieurs semaines. Résultat : une perte d’efficacité dans le suivi et des outils thérapeutiques dont la mise en place est rendue plus complexe faute de moyens technologiques, et cela à un coût peu accessible pour les patients.

Ensuite, le soutien est trop peu présent et peu fréquemment sous un format continu dans les formes actuelles de suivi en ambulatoire. La survenue d'une crise d'angoisse est rarement alignée avec la date de son rendez-vous chez son psychologue. Il est tout à fait normal, et parfois bénéfique pour le patient, que le thérapeute ne soit pas toujours présent. Par contre, le soutien, lorsqu’on le détache du travail thérapeutique en tant que tel, peut tout à fait être apporté par d'autres patients qui vivent la même situation. Nombreux sont les exemples qui le prouvent, les alcooliques anonymes étant l’un des plus connus. Pourtant, il est aujourd’hui difficile d’intégrer de tels groupes, que ce soit par manque de disponibilité, par complexité pour en trouver autour de chez soi, ou par peur de dévoiler son identité car ils sont souvent en présentiel sous leur format actuel. 

Enfin, là où en hôpital psychiatrique l’ensemble des acteurs (psychiatres, psychologues, pair-aidants, infirmiers, patients, etc.) sont présents au même endroit pour contribuer au rétablissement des patients, qui nous ont d’ailleurs rapporté l’efficacité de ce système, cette coordination est peu présente en ambulatoire. Il n’existe pas encore de plateforme centralisant l’ensemble des acteurs pour pour gagner en efficacité et en partage d'expérience.


Une difficulté de la vie qui s’est transformée en vocation à travers Mosaik

Était-ce finalement une chance d’avoir croisé cette maladie au début de ma vie d’adulte ?

En toute honnêteté, je n’aurais pas répondu oui à cette question il y a 10 ans. Par contre, je peux dire aujourd’hui que c’est la raison pour laquelle nous avons lancé Mosaik avec mes associés Edouard et Quentin, afin de mener notre revanche personnelle contre la maladie. Elle nous pousse tous les jours à construire un produit toujours meilleur pour aider les patients souffrant de difficultés psychologiques en leur permettant de s’enrichir les uns des autres tout en bénéficiant d’un parcours individuel guidé qui les accompagne au quotidien.

Nous posons aujourd'hui les premières briques d'un futur système intégré entièrement dédié à la santé mentale. Nous n’en sommes qu’au tout début de l’aventure, beaucoup de choses sont à améliorer et à réaliser, en co-construction avec nos utilisateurs mais nous savons que nous le faisons pour une cause qui nous tient profondément à cœur, avec un impact directement visible sur la trajectoire de vie de personnes qui ne demandent qu’à être aidées. Difficile de trouver plus motivant et épanouissant que cela !

Les maladies mentales nous apprennent - tristement, à la dure - à faire preuve continuellement de combativité, de résilience et de persévérance. Nous nous acharnons à mettre en œuvre ces mêmes qualités et autant d’énergie dans le développement de Mosaik que les patients en mettent dans le combat contre leur maladie. Nous leur devons cela.

Était-ce finalement une chance d’avoir croisé cette maladie au début de ma vie d’adulte ? Si nous arrivons à mener à bien cette aventure, nous pourrions alors répondre oui avec joie : la vivre personnellement nous aura poussé à trouver la motivation pour créer une solution qui aide plusieurs millions de personnes en difficulté.

Mohamed Hasnaoui, co-fondateur de Mosaik.