La thanatophobie : pourquoi j’ai peur de la mort ? 

9/6/2022
entraide santé mentale
Maëva
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L’existence humaine est faite de paradoxes peu arrangeants. En établissant ce constat, je ne t’apprends rien de nouveau, et c’est en ce sens que Malraux et Camus n’avaient pas tort : la condition humaine, elle n’est pas idéale.

En effet, notre existence est existence car elle s’articule entre deux bornes que sont son début et sa fin. Vivre, c’est n’avoir d’emprise ni sur l’un ni sur l’autre. C’est s’accommoder de l’espace entre deux choses qu’on ne contrôle pas. Cette absence de contrôle, nécessairement frustrante, peut donner lieu à des sentiments conflictuels et à des appréhensions particulières, dont l’une est la peur de mourir. C’est de ce dernier point dont nous allons parler aujourd’hui.

Qu’est-ce que la peur de la mort ou thanatophobie ?

La thanatophobie se définit comme une peur irraisonnée et obsessionnelle de la mort. Ces deux adjectifs qualificatifs signifient que ce sentiment est inadéquat à la situation dans laquelle se trouve la personne qui le ressent. Si je traverse une rue et qu’un véhicule manque de m’écraser, alors la peur intense de mourir et ses manifestations sont justifiées.

En revanche, si l’idée paralysante de mourir fait irruption de façon récurrente dans ma pensée au cours de la journée alors que je suis assis.e à mon bureau, elle est plutôt liée à un processus cognitivo-comportemental pathologique, qui entame ma qualité de vie. 

Cette angoisse peut concerner une mort imminente (intuition d’allure paroxystique que quelque chose de catastrophique va se produire et avoir une issue létale, à l’instar d’un accident vasculaire cérébrale, d’une rupture d’anévrisme, d’un infarctus du myocarde ou d’une catastrophe naturelle) ou bien l’anticipation d’une fin plus insidieuse et différée, auquel cas l’angoisse pourra par exemple être déplacée sur la peur des maladies (hypocondrie).

La thanatophobie fait partie de la catégorie des phobies spécifiques, et donc des troubles anxieux.

Est-ce normal d’avoir peur de la mort ?

Il est pourtant normal, voire structurant, de laisser la mort et son anticipation occuper une importante part de nos cognitions à certains moments de la vie. En effet, les enfants intégreraient l’existence de la mort et son universalité entre 6 et 9 ans, les avis quant à l’âge précis de cette occurrence divergent selon les chercheurs. 

Or, ce processus d’assimilation et de compréhension impliquerait une préoccupation importante pour la mort. La crainte de cette dernière est d’autant plus importante que les enfants ont parfois des repères temporels syncrétiques qui peuvent les pousser à surévaluer l’imminence de la « mort de vieillesse » chez les personnes qui sont importantes pour eux dans leur entourage, comme leurs parents ou leur maître.sse d’école. 

Néanmoins, sauf circonstances exceptionnelles (exposition à un événement psychotraumatique, deuil...), cette angoisse se résorbe spontanément et constitue une balise structurante dans l’histoire développementale de l’enfant.

Pourquoi j’ai cette peur obsessionnelle de mourir ?

Cause 1 : thanatophobie liée à un trouble de la personnalité 

Il est possible d’isoler quelques facteurs prédisposants ou précipitants qui sont susceptibles de favoriser l’apparition de ce type d’angoisse. Ainsi, certains types de personnalité y sont plus vulnérables : cela est le cas des personnes présentant un trouble de la personnalité évitante (autrefois anxieuse) ou anankastique (autrefois obsessionnelle) par exemple. Le premier concerne des sujets qui ne s’adaptent que douloureusement aux situations interactionnelles ou inhabituelles du fait d’une importante sensibilité aux stimuli négatifs tandis que le deuxième s’articule autour d’une préoccupation envahissante pour l’ordre et le contrôle. 

Les troubles de la personnalité reposent sur l’expression persistante et omniprésente de schémas de pensée, de perception et de relation qui altèrent le fonctionnement du sujet et produisent une souffrance pour lui et parfois son entourage. Ils représentent à ce titre une composante durable du psychisme qui est le fruit de l’histoire développementale et interactionnelle du sujet car la personnalité est stable, contrairement aux troubles de l’humeur par exemple, qui sont des occurrences. 

Parmi les autres facteurs favorisant l’apparition de la peur de la mort qui ne sont pas relatifs à la structure de la personnalité, nous pouvons dégager :

Cause 2 : thanatophobie liée à un événement potentiellement traumatique

Par événement potentiellement traumatique, il faut entendre toute situation au cours de laquelle l’intégrité physique ou psychique de soi ou d’autrui (modalité indirecte d’exposition où le sujet est témoin de l’événement) est menacée de telle façon que le sujet est confronté à sa finitude. 

L’effroi qui naît de la confrontation à la mort possible de soi ou de l’autre peut produire une effraction psychique, auquel cas il conviendra de parler de psychotraumatisme

La formulation « événement à potentiel traumatique » est d’usage car, même si la nature de l’événement répond aux critères traumatogènes, la personne qui y est exposée n’en retirera pas forcément un psycho-traumatisme ni les symptômes associés, le risque majeur à juguler étant le développement d’un trouble du stress aigu ou d’un trouble du stress post-traumatique dans les suites de l’événement. 

Ainsi, qu’il y ait ou non déclaration d’une telle entité pathologique dans les suites de l’événement, la confrontation à la grande précarité de l’existence est tout à fait susceptible de déclencher la formation d’une peur de la mort.

Cause 3 : thanatophobie liée à l’existence d’un trouble de l’humeur 

Si ce facteur est peut-être le plus intuitif à concevoir du fait de la prégnance des affects anxieux et des ruminations morbides dans ce type de pathologies, il convient de retenir les idées anticipatrices sur la mort alimentent l’angoisse, dont les manifestations, dont la forme paroxystique est l’attaque de panique, nourrissent ces idées du fait de leur imprédictibilité et des signes physiques qu’elles entraînent.

Cause 4 : thanatophobie liée à l’âge 

Certaines périodes sont plus propices au développement de la peur envahissante de mourir et l’adolescence et le grand âge en font partie.

Cause 5 : thanatophobie lorsqu’on est en de fin de vie 

Ce type de circonstances dramatiques laisse moins de place à l’incertitude et confronte directement le sujet à sa condition mortelle. Outre la peur de mourir, la souffrance découle bien souvent de l’angoisse autour de la mort : les sensations lorsque la vie quitte le corps, le choix de croire ou non en l’existence d’une vie après la mort, les questions relatives à ceux qui restent et qui seront endeuillés...

Cause 6 : thanatophobie lorsqu’on travaille avec des personnes en fin de vie 

Les aidants des personnes en fin de vie ou porteuses d’une pathologie engageant le pronostic vital sont également plus susceptibles de connaître cette peur pathologique de la mort.

Cause 7 : thanatophobie liée à l’exercice d’une profession médicale 

Il peut exister un biais à ce constat car l’angoisse de mort a été beaucoup étudiée parmi cette population, en particulier lorsque la pandémie de COVID-19 a éclaté. Il semblerait par ailleurs que ce facteur soit jugulé par d’autres variables (Karaoglu et al., 2021), à l’instar du genre, de la situation maritale, du service hospitalier auquel le sujet est affecté et de la nature de la profession (infirmière, médecin...).

Quels sont les symptômes de la peur de mourir ?

Comme dans toute angoisse ou conduite phobique, la thanatophobie va s’immiscer dans le quotidien au travers de symptômes physiques et psychologiques, qui peuvent être d’allure paroxystique (crise avec montée progressive de l’angoisse) ou diffuse. 

Les manifestations psychologiques impliquent des perturbations sur le versant cognitif, émotionnel et comportemental (évitement). L’évitement peut se traduire dans des conduites addictives ou encore dans un remaniement complet du quotidien qui révolutionne à présent autour de la fuite de tous les environnements, comportements et idées qui pourraient déclencher l’angoisse de mort :

  • ruminations anxieuses sur le thème de la mort;
  • anticipations catastrophiques;
  • idées obsessionnelles et intrusives sur la mort;
  • prégnance de la peur et de l’angoisse;
  • comportement d’évitement.

Pourquoi j’ai peur de mourir la nuit ?

L’angoisse de mort s’installe parfois dans des moments auxquels il est difficile d’échapper...

En effet, il existe une forme de thanatophobie qui est moins diffuse et continue mais toute aussi invalidante. Certaines personnes voient l’angoisse de mort enfler en elles au moment du coucher. Si cette dernière est naturellement favorisée par l’absence de stimulation propre à l’endormissement qui alimente la prolifération des cognitions, le lien entre angoisse de mort et endormissement peut également résider ailleurs. 

En réalité, une part importante des personnes qui rapportent ces manifestations serait terrifiée à l’idée de mourir dans son sommeil. Le moteur de l’angoisse serait la perte du contrôle. S’abandonner à un degré de conscience inférieur, différent de l’éveil, c’est accepter de vivre transitoirement l’expérience de mort. Si nous avons tous accepté l’idée de nous détacher de nos sensations corporelles au profit d’une des formes les plus pures de vulnérabilité approximativement sept heures par jour – pour les plus chanceux et chanceuses -, certaines circonstances, comme les éléments précipitants listés ci-dessus peuvent fragiliser cet acquis. Ces difficultés peuvent également survenir par conditionnement suite à une expérience de paralysie du sommeil, de terreur nocturne ou de sensations d’étouffement au cours de la nuit par exemple. 

Si vous vous reconnaissez dans ce tableau, c’est probablement qu'à un degré plus ou moins conscient, vous avez peur de mourir dans votre sommeil et de ne pas vous réveiller. Cette appréhension serait plus fréquemment retrouvée chez les personnes qui vivent seules. Ainsi, l’émergence d’angoisses de mort nocturnes favorisera l’apparition d’une symptomatologie au premier plan de laquelle se trouveront une insomnie à l’endormissement, une diminution de la qualité du sommeil et, en conséquence, une fatigue diurne.

Peur de la mort ou peur d’être malade ?

Parfois, cette préoccupation pour des sensations corporelles interprétées comme prédisant la mort dépasse le contexte nocturne et s’installe au long cours. Les angoisses seront ainsi colorées d’une hypocondrie qui les camoufle à peine. 

La peur de mourir se devinera derrière la peur d’avoir une maladie grave. Si vous ou un proche se trouve dans cette situation, vous pouvez consulter l’article du blog dédié à l’hypocondrie.  

Les apports de la psychologie existentielle

Comme nous l’avons suggéré plus haut, la mort est le propre de l’existence, et la peur et le mystère qui l’entourent, aussi. Il ne s’agit toutefois pas de la seule source d’angoisse que l’existence humaine incombe à ceux qui vivent.

Quatre angoisses existentielles sont ainsi reconnues. Elles comprennent la finitude, qui est notre sujet d’intérêt, la responsabilité, la solitude et le sens. Si les angoisses nouées à ces thématiques sont nécessairement universelles, elles restent sans réponse. Qu’y a-t-il après la mort ? À quel point sommes-nous libres ou déterminés ? Pourquoi sommes-nous nés pour vivre (statistiquement) sept ou huit décennies sur un caillou qui flotte dans de la matière baryonique ? 

Si ces questions existentielles sont vouées à ne pas avoir de réponse, il existe un courant de la psychologie qui s’y est intéressé pour nous aider à mieux les vivre, ou plutôt à mieux vivre. Il s’agit de la psychologie existentielle, qui découle du référentiel humaniste.

Les penseurs de la psychothérapie existentielle sont unanimes sur un point : ce vide momentané de réponse doit être adressé en priorité, même s’il fait peur. 

L’angoisse de mort, ce n’est pas une problématique secondaire à considérer comme un socle d’argumentaire philosophique, c’est une réalité qu’il faut accueillir pour pouvoir avancer malgré elle et avec elle. 

Ainsi, des exercices peu anodins peuvent être proposés pour répondre à nos questions en s’y confrontant le plus directement possible. En tête de file ? Un exercice papier-crayon. Ce dernier consiste à s’imaginer dans la situation suivante :

Vous allez mourir dans 24 heures et dire adieu à vos proches n’est pas un problème, inscrivez sur la feuille tout ce que vous allez faire pendant le temps qu’il vous reste.

Si cet énoncé peut paraître particulièrement contre-intuitif pour apporter une solution à quelqu’un qui redoute la mort, en réalité il peut réintroduire des repères au milieu du vide angoissant. Certains réaliseront que les valeurs selon lesquelles ils vivent actuellement ne leur correspondent pas et choisiront de réorganiser leurs priorités, beaucoup se rendront compte du fait qu’ils ne changeraient pas grand-chose à leur gestion du temps, même s’il ne leur restait qu’un jour à vivre.

C’est précisément dans cette idée que réside le principal postulat de la psychothérapie existentielle : la confrontation aux angoisses qui sont inhérentes à la condition humaine est douloureuse, mais salvatrice. 

Irvin Yalom, penseur incontournable de la psychologie existentielle, est même allé plus loin. En effet, il considérait que le dispositif thérapeutique le plus puissant pour élaborer une angoisse de mort était de réunir dans un groupe de parole des personnes qui en souffraient et des personnes atteintes d’un cancer en phase terminale.

Plus récemment, l’essence de ce dispositif a pu être récupérée et réintégrée dans une forme plus nuancée et accessible. Ainsi, les cafés mortels ont vu le jour en Suisse pour permettre d’échanger des positions et réflexions autour de la mort. 

Néanmoins, la journaliste Sarah Dumont a dépoussiéré encore davantage ce concept en introduisant en France les Apéros de la Mort. Ces derniers réunissent chaque mois une population hétérogène unie par un souhait commun : échanger autour de la mort et de ce que son anticipation fait vivre, mais aussi du deuil, la fin de vie... Cette expérience procurerait des moments uniques qui « sont à chaque fois intenses, instructifs et libérateurs ». 

Quels sont les traitements pour lutter contre la peur de mourir ? 

Si vous souffrez de thanatophobie et que vos peurs et vos angoisses vous handicapent au quotidien, il existe des thérapies basées sur des psychothérapies et des traitements médicamenteux pour la combattre.

Thérapies pour combattre la peur de mourir 

Thérapie cognitive et comportementale 

Ce type de thérapie se concentre sur la mise en place de solutions pratiques pour lutter contre les conséquences et symptômes de la phobie (et non aux causes). L'objectif final est de modifier ses schémas de pensée afin de garder son calme lors de l’évocation de la mort ou le décès.

Au fur et à mesure de l’avancée de la thérapie, le patient sera de plus en plus confronté aux situations qui l'angoissent afin de mieux les appréhender. Des résultats encourageants sont visibles après quelques mois de thérapie seulement, grâce notamment à la pratique de l’exposition aux situations anxiogènes.

Thérapie par la parole 

Partager ce que l’on vit avec un thérapeute peut aider à mieux faire face à ses pensées et émotions et ainsi effectuer un travail en profondeur sur soi-même. Le thérapeute sera aussi en capacité d’apprendre à son patient des moyens de gérer sa phobie. 

Hypnothérapie

Le recours à l’hypnose pour le traitement des phobies est courant. En effet, l'hypnose est une technique de relaxation puissante. Elle consiste à plonger le patient dans un état de conscience modifié. L’hypnothérapeute va alors guider le patient en évoquant les situations anxiogènes et lui permettre petit à petit d’affronter sa phobie plus sereinement.

Traitements naturels pour atténuer la peur de mourir 

Lorsqu’une personne phobique se retrouve face à ses peurs et ses angoisses, son corps se tend et son esprit s'embrume. Ainsi, méditer ou encore faire des exercices de respiration peut vous aider à retrouver votre calme et être plus serein.e pour le reste de votre journée.

Traitements médicamenteux 

Il n’existe pas de médicaments spécifiques pour soigner la peur de mourir. Toutefois, vous pouvez consulter un professionnel de la santé mentale ; il pourra éventuellement vous prescrire des anxiolytiques pour faire face aux symptômes anxieux liés à votre phobie.

Conclusion

Nous espérons que ces quelques lignes sur la peur de la mort et les pistes qui sont proposées pour la juguler vous aideront à prendre conscience de la fréquence de ce phénomène. 

Qu’elle soit considérée comme inhérente à la condition humaine ou comme la conséquence d’un événement peu anodin, l’angoisse de mort provoque une foule de sentiments et de pensées que vous n'êtes pas seul.e.s à traverser !